Ce qui est arrivé à mon projet Gazelles 2011 et pourquoi vous devez continuer à me suivre
Le contexte
Il y a presque 1 an, j’ai quitté le monde automobile. En fait, j’ai essayé de le quitter. Ça n’a pas duré plus de quelques jours, j’en ai pleuré et je suis arrivée à la conclusion que ce n’était pas le bon moment. Pas encore.
Plusieurs facteurs m’avaient amenée à cette décision, à ce moment-là :
1. Réaliser qu’un collègue proche pouvait attenter à mon estime personnelle et à ma personnalité, si ce n’est à ma vie. Et non, ce n’est pas une interprétation dramatique disproportionnée.
2. Comprendre qu’en fait, j’atteignais un âge qui en lui-même deviendrait le sujet de mauvaises blagues, sachant que j’en connais quelques-uns dans le milieu de l’industrie automobile qui peuvent être particulièrement cruels. Je suis sur leur liste. C’est juste une question de temps avant qu’une occasion se présente (signe évident qu’ils n’ont rien d’autre de mieux à faire).
3. Vérifier que ma « carrière » ne me comblait pas ou ne comblait même pas mes besoins de base. Un coup d’œil à mon compte en banque suffisait.
4. Je pris peur.
Cependant, alors qu’on pourrait probablement relier le point 4 aux 3 premiers, en toute objectivité ce qui m’a vraiment traumatisée, ce sont les réactions à un article que j’ai écrit l’année dernière à propos du Rallye Aïcha des Gazelles. Des filles ont triché. Rétrospectivement, il se peut qu’elles aient triché depuis des années. Elles avaient gagné le rallye mais elles ont été disqualifiées à la fin. C’était la réalité. J’ai écrit là-dessus. J’ai été menacée. Harcelée. J’ai eu peur. Être menacée pour des choses sans importance fait partie des fardeaux de la vie, il n’empêche qu’il faut quand même décider si on prend le parti de fuir ou celui de se défendre. Dans ce cas précis, je me suis cachée.
J’avais une nouvelle amie qui croyait en moi. Elle m’appelait et parlait avec moi. En général, elle était dans le vrai. Elle me poussait, mais doucement. Elle m’incita à lui parler et en effet je commençais à me confier et non plus seulement à bavarder comme je le fais d’habitude. Elle était réelle et pas seulement un nom surgi de l’ordinateur. Elle aimait me consacrer du temps dans la vraie vie.
Quand le moment arriva de préparer le Rallye Aïcha des Gazelles 2011, je pensais d’abord que je me contenterais à nouveau d’en assurer la couverture mais mon amie attendait plus de moi. Moi-même j’en attendais plus, pour tant de raisons, et je décidai de tenter ma chance. Mon expérience de l’année passée m’avait un peu effrayée mais je voulais affronter cette peur. Quelque part, je savais que ce voyage au Maroc changerait ma vie. En particulier, je savais que ma relation « à épisodes » de 6 ans ne durerait pas jusqu’au départ du rallye. Mais c’était un voyage que je devais faire.
Je fis la connaissance par téléphone de ma « parfaite » copilote. Elle était excentrique, amicale, enthousiaste et mis sur la table un CV qui nous assurait de trouver ensemble des sponsors. Elle avait beaucoup d’amis sur Facebook donc elle devait valoir le coup non ? Nous commençâmes à monter le projet.
La première étape importante consistait à nous entrainer dans les Dunes Impériales près de Glamis, à la mi-janvier 2011. Nous devions rencontrer l’autre équipage américain, le team Lerner-Reina, et passer quelques jours à conduire, apprenant à aborder les dunes et nous plongeant dans les techniques de navigation qui sont capitales pour ce raid d’orientation. Bien que le stage ait été planifié plusieurs mois à l’avance, la semaine précédente ma copilote insista sur le fait que le moment était mal choisi car c’était un WE de nettoyage des déchets dans cette zone. Elle me dit que si cela ne pouvait pas se faire ce WE-là, ça ne la dérangeait pas parce qu’elle sentait que ce n’était pas « le bon moment » pour elle de toute façon. Cela m’irrita. Je savais que cela ne pouvait avoir lieu qu’à ce moment-là. Une équipe de 4 personnes se déplaçait pour nous former. Ils avaient demandé des permis, loué un camping-car, acheté la nourriture et aménagé un endroit pour camper. Il y avait seulement 4 élèves. 2 équipages. Les XXX $ que coutait le stage à chacune d’entre nous couvriraient à peine les honoraires du prof de navigation (vous n‘avez pas besoin de savoir combien a touché l’instructeur, sachez seulement que nous n’avons pas payé le prix). Les 2 autres profs enseignaient complètement bénévolement, par amour du Rallye. Toutes les 2 semblent avoir été contaminées par le virus de l’esprit Gazelles.
Signaux d’alarme
Le stage a bien eu lieu et en dépit de ses réticences à participer, ma coéquipière est parvenue à faire financer son billet d’avion jusqu’à San Diego par quelqu’un (le « Sponsor »). J’ai payé pour sa chambre d’hôtel à San Diego puisqu‘elle est arrivée en avance sur notre départ pour le désert. J’ai payé la location de la Jeep pour le stage. J’ai payé l’essence pour la Jeep de location. On m’a dit que je serais remboursée par le Sponsor.
Pendant le stage, j’ai eu le sentiment qu’elle était distraite et non préparée, dans le meilleur des cas. C’était la répétition générale du Rallye et elle avait oublié des éléments essentiels pourtant spécifiquement listés. Frontale, masque, lunettes, médicaments, duvet, matelas, boussole, crayons et stylos étaient tous perdus, oubliés ou manquants dans ses affaires. Je commençais à penser qu’elle ne prenait pas tout ceci au sérieux.
Durant le stage de navigation, j’ai eu l’impression qu’elle était à côté de la plaque. Elle avait oublié ses lunettes si bien qu’elle ne pouvait pas lire les cartes en français des années 50 qui nous devons utiliser.
Je me posais des questions sur notre capacité à agir en sécurité et professionnellement. Rétrospectivement, je me dis que c’était des signes indiquant qu’elle ne prenait pas cet événement aussi au sérieux que nous autres.
Mon amie me conjura d’être patiente. Elle était convaincue que ma copilote était seulement nerveuse et serait moins distraite une fois dans le désert. Mais au fond de moi, mon instinct me disait que quelque chose n’allait pas. Je ne me sentais pas en sécurité.
Entretemps, ma coéquipière me dit que nous avions un sponsoring. Assez conséquent. Suffisamment pour couvrir toutes nos dépenses. Je cherchais un véhicule. J’argumentais auprès de mes contacts dans l’industrie automobile. Encore et encore. La date limite pour le paiement de l’inscription approchait. Ma copilote était en charge de cette opération. Elle était seule à connaître les coordonnées de nos sponsors. Elle m’avait juste donné une vague liste de marques et l’assurance que les 17 000 $ d’inscription et de location des balises satellite seraient transférés à l’organisation du rallye en France.
Le jour où elle était supposée faire le virement, je l’appelais, sans succès. Finalement elle appela vers 14h30 pour moi, 15h30 pour elle à cause du décalage horaire. Elle commença à m’expliquer qu’elle avait la gueule de bois parce qu’elle avait bu et discuté sur Skype avec une amie jusqu’à 6 heures du matin. Elle avait besoin d’une douche. Je l’interrogeais à propos du transfert d’argent, elle me répondit qu’elle attendait après moi. Qu’elle avait besoin d’informations à mon sujet. Je savais que l’organisation américaine pour le Rallye lui avait déjà dit qu’elle n’avait besoin d’aucune information me concernant pour faire le virement mais elle insista pour avoir mon N° de passeport, mon adresse et bizarrement, mon N° de sécurité sociale, que personne n’a besoin de fournir pour s’inscrire. Au fond de moi, quelque chose me dit de ne pas lui donner. Elle fit machine arrière sur le fait d’avoir besoin de ces informations. Elle me dit qu’elle partait pour la banque et je lui dis d’être prudente et de m’appeler quand elle serait rentrée.
Le lendemain matin en allumant mon ordinateur, je trouvais un message envoyé depuis son compte Skype. Ça disait « Michele, c’est XXXXX. Maman a été prise dans un accident vraiment grave… cet après-midi. Un semi-remorque a éclaté un pneu, a traversé l’autoroute et l’a percutée de plein fouet. Elle a 2 vertèbres fracturées et des disques abimés entre L3 et L4, ainsi qu’au niveau de D1 et D9. Elle pouvait sentir et bouger les doigts des mains et des pieds. Ils l’ont opérée pour réparer tout ça et elle est sortie du bloc vers minuit. Le chirurgien dit que le nerf sciatique a été endommagé mais ils ont pu le suturer, il n’y a plus qu’à attendre maintenant. Ils vont la placer en coma artificiel demain pour qu’elle reste tranquille au moins une journée, qu’elle ne bouge pas et ne s’en aille pas. Manifestement ça ne servirait à rien de l’appeler et de toute façon elle est catégorique sur le fait de préserver son anonymat, elle n’a pas autorisé qu’on mette son nom au tableau. Je vous tiendrai informée. Elle est aussi pas mal confuse. Elle n’arrêtait pas de demander si sa coiffure et son maquillage étaient en désordre. Encore et encore et encore… ça va aller je le sais. Ça me fait très peur. Je savais que vous voudriez être prévenue. Y a-t-il d’autres personnes que je devrais contacter ? »
Et après un moment, elle ajouta : « Maman pense que vous êtes une des plus jolies personnes qu’elle ait rencontrées. Elle projetait de venir vous voir vendredi mais maintenant ça ne va plus être possible. Je suis tellement désolée pour elle. Elle était tellement excitée. Merci de me dire si je dois m’occuper de quelque chose pour elle jusqu’à ce qu’elle en soit de nouveau capable. »
J’en étais malade. Elle était en route pour la banque pour nous. J’ai emmené ma fille à l’école et quand je suis revenue, la fille (de ma coéquipière) m’avait envoyé un nouveau message. J’ai eu une longue conversation avec elle, via le compte Skype de sa mère. Elle m’a dit dans quel hôpital elle était, sous quel nom elle était enregistrée et le nom de son chien. Beaucoup d’informations personnelles que seule une fille peut connaître. Quand elle m’a quittée pour aller à l’hôpital puis à son travail, je me suis dit que je devais prévenir le Sponsor (qui avait payé pour son stage et son voyage à San Diego). Je lui ai envoyé un DM sur Twitter et elle m’a rappeée quelques minutes plus tard. Elle semblait préoccupée mais distante. Elle m’ajouta comme amie sur Facebook et en contact sur Skype, insistant pour que je fasse de même. Elle me demanda de lui envoyer par email la retranscription de mes échanges sur Skype avec la fille de ma coéquipière. Je lui envoyais tout ce que j’avais.
A ce stade, je me sentais impuissante. Même le Sponsor avait dit qu’elle était désolée pour moi à propos du Rallye. Le fait que je n’avais aucun moyen de contacter les principaux sponsors m’apparut peu à peu. Je n’imaginais pas que ma copilote, même en coma artificiel, ne voudrait pas que je poursuive notre rêve commun de participer au Rallye. Mon amie appela le Sponsor et elles parlèrent longuement. J’écoutais sur Skype, assommée mais attentive à mon amie essayant de m’aider alors qu’elles discutaient de l’accident et de ses conséquences. Je pensais à toutes les questions à poser à la fille de ma coéquipière à propos de son rétablissement, du rallye et de nos sponsors, et je lui envoyais un message via Skype. Je n’avais aucune idée de quel nom (parmi les nombreux noms que ma coéquipière utilise professionnellement) avait été utilisé accolé au mien pour solliciter des sponsors.
Et brusquement et bizarrement, le Sponsor me bloqua sur Skype. Et sur Facebook. Et sur Twitter. Simultanément, je consultais la page Facebook de ma coéquipière : bloquée. Twitter : bloquée. Skype : bloquée. Je rafraichissait mon navigateur et regardait les pages disparaître. Pour autant que je sache, ma copilote était en coma artificiel.
Ce fut une longue journée et les suivantes ne furent pas moins intenses. L’après-midi suivant l’accident, ma copilote posta sur Twitter et Facebook qu’elle allait bien. Elle accusa les réseaux sociaux d’être responsables (du blocage des comptes). Le lendemain, elle posta une note sur Facebook dans laquelle elle annonçait publiquement avoir décidé de ne pas participer au Rallye.
Ce n’est que 4 jours complets après que j’aie prononcé les mots « Soit prudente. Appelle-moi quand tu seras revenue de la banque » que j’eus de ses nouvelles. Elle m’appela et dit : « J’essaie de comprendre ce qui est en train de se passer, p***** ! » (comme si j’avais la moindre explication concernant son récent non-accident de voiture et le silence qui avait suivi). Elle dit que ses comptes avaient été piratés et que sa fille ne m’avait jamais contactée. Je ne peux pas expliquer ce que j’ai ressenti, sauf que c’était vraiment bizarre. D’un côté, j’étais soulagée qu’elle ne soit finalement pas blessée mais en même temps je réalisais le mal qu’elle m’avait fait en n’assumant pas sa décision de ne pas participer au Rallye.
Quand je lui demandais si elle avait viré les fonds pour l’inscription au rallye, elle me dit que non. Elle avait changé d’avis sur le chemin de la banque. Dommage qu’elle ne se soit pas préoccupée de me le dire. La date limite pour s’inscrire était passée. L’idée que je ne serais pas une Gazelle cette année commença à faire son chemin dans mon esprit.
D’après son article sur Facebook, elle gardait l’argent des sponsors pour démarrer un vague projet à but non lucratif. Elle revendiquait également avoir levé 30 000 $ de plus que ce dont nous avions besoin. Ce qui veut dire qu’elle avait levé presque 50 000 $ en nos 2 noms ? Les termes du règlement de pré-inscription stipulent que cet argent doit être rendu aux sponsors ou versés à une organisation non lucrative. Comme je l’ai dit, elle a monté sa propre structure non lucrative.
J’avais encore mes billets d’avion et un peu d’argent de ma famille, je lui ai donc dit que j’allais quand même au Maroc. Si je ne pouvais pas trouver une nouvelle copilote, alors je couvrirais la course depuis les coulisses. En tant que bloggeuse. En tant que journaliste. En tant que n’importe quoi me permettant d’approcher le Rallye au plus près (ces titres sont un moyen pas une fin ; ils ne me définissent pas). Elle me dit qu’elle me considérait comme une amie. Je lui dis qu’elle aurait pu me prévenir bien plus tôt qu’elle ne voulait pas partir. Cela mit fin à notre conversation téléphonique, ainsi qu’à notre amitié.
Durant ce dernier coup de fil, je lui avais demandé de me donner les coordonnées des sponsors afin de leur envoyer au moins un mot de remerciement. Elle fut d’accord pour me les envoyer, en même temps que d’autres choses. A ce jour, je n’ai rien reçu de ce qu’elle avait promis, et n’ai plus entendu parler d’elle. Je ne suis même pas sûre qu’il y ait eu aucun sponsor en réalité.
La nouvelle approche
Maintenant je prépare mes bagages d’après la liste fournie aux journalistes au lieu de celle destinée aux participantes. Des messages de compassion, de sympathie et de soutien me sont parvenus des organisatrices, de participantes, de collègues, de futures Gazelles, d’anciennes Gazelles et d’amis. Il en ressort qu’ils sont tous content de me voir là-bas. Ma crainte des répercussions de l’article de l’année dernière à propos des tricheuses était infondée. Je dois appréhender le Rallye du point de vue le plus proche de celui que j’aurais eu depuis l’habitacle d’un 4×4. Je dois rencontrer toutes les Gazelles. Je vais dormir dans les dunes pendant les étapes marathon de la course avec un de mes héros et un des piliers du Fan Club des Gazelles. Je ressens déjà leur état d’esprit.
Et donc, en plus de faire mes bagages, je dois commencer à écrire les mots de remerciements à tous les sponsors que je devrai approcher de nouveau pour 2012, les fabricants qui ont tiré des ficelles et envoyé des messages partout dans le monde pour nous trouver un véhicule ainsi que les collègues que j’ai suppliés pour une recommandation ou un sponsoring.
Bien des personnes de mon entourage ont été blessées par tout ça. Ce n’est jamais facile quand quelqu’un trahit la confiance ou sabote un projet, particulièrement quand c’est un travail d’équipe. Ça a été émotionnellement perturbant pour tous ceux concernés par cette succession d’évènements.
Je me sens encore perturbée. Par moment la semaine dernière, mon cerveau me disait que tout ça était la faute des tricheuses du Rallye qui m’ont menacée, des collègues qui ne m’apprécient pas ou de ma désormais ex-moitié (comme prévu, notre relation n’a pas tenu jusqu’au rallye). Mais ça n’a rien à voir avec ces personnes. C’est ma faute, pour ne pas avoir écouté mon instinct à propos de tous ces gens, y compris mon ex-copilote qui a toujours su au fond d’elle-même qu’elle ne serait jamais une Gazelle. Ils sont derrière moi à présent. J’y vois plus clair maintenant. Désormais j’écouterai mon instinct et le défendrai même face à mes amis les plus proches.
Au moment où davantage d’américaines prennent part au Rallye, j’espère que ceci n’entachera pas leur participation.
Je suis une vraie personne. Je travaille sur le web mais je travaille vraiment. Ma vie est réelle. J’ai des supporters. Je ne me cache pas derrière des pseudonymes ou des chats.
Je ne laisse pas tomber. Je termine ce que j’ai commencé. Je suis une Gazelle. Ceci est mon voyage.





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